À l'atelier, on aime prendre différentes perspectives pour un même problème ou défi; l’observer à partir d’angles nouveaux, l’attaquer avec des approches inattendues. Notre grand projet de circularité textile a débuté en 2020 avec une question: et si nos déchets textiles, ceux que nous n’avons pu éviter, devenaient un nouveau médium? Pourraient-ils enrichir notre pratique?
C’est avec cette ambition que nous avons commencé à developper certains projets circulaires. D’abord avec Sophie d’atelier retailles, une preuve de concept pour voir le potentiel de ces fibres en s’inspirant des techniques ancestrales de fabrication de papier. Ensuite, avec l’aide de Recyc-Québec et de la Sodec, nous avons pu travailler par moulage et thermoformage avec le centre de recherche Innofibre. Les mobiles et les cintres ont donc commencé à prendre forme. En parallèle, notre programme de collecte de vêtements en fin de vie a aussi été mis sur pieds.

Il y a quelques années, le volume des retailles nous a donné envie de travailler à plus grande échelle et nous a donné envie de réaliser des petits meubles. Les idées ne manquent pas, mais le défi est de les réaliser avec précision et de les sortir de l’étape de prototypage pour qu’ils puissent se rendre jusqu’à notre communauté! Dans ce tourbillon de potentiels, j’ai eu envie de prendre un pas de recul et de réfléchir à l’ensemble du projet et aller compléter une maîtrise en design que j’avais commencé il y a plusieurs années. Pendant qu’atelier b grandissait et que notre atelier-boutique du Mile End prenait vie, j’avais abandonné les études pour être investie complètement dans atelier b avec Catherine. Mais voici que ce projet de circularité s’est présenté comme une excellente excuse pour aller compléter cette envie mise sur la glace. J'ai donc passé trois années à temps partiel à expérimenter, façonner et réfléchir sur le potentiel des déchets, mais aussi sur l’importance de la recherche sur notre pratique.
Photo: Jean-Michael Seminaro.
Pendant cette période, nous avons pu explorer de nouveaux potentiels de cette matière, mais aussi réfléchir au contrôle que l’on tente de lui imposer en tant que designer. J’ai voulu laisser les fibres guider les résultats, et créer des prototypes qui deviendraient des archives de leur mémoire. Comme des strates de mémoires, ou une ligne du temps, les artefacts qui sont nés pendant ce processus témoignent de l’histoire de l’atelier, des gestes et des collaborations qui y ont eu lieu. Principalement réalisés lors d’une résidence chez atelier retailles et au Spec Life Biolab de l’Université Concordia, leur approche est plus exploratoire que notre travail habituel à l’atelier, qui se rapproche davantage du design industriel.
Plutôt que de penser aux prototypes en termes de « produits », ils ont été envisagés comme des objets-sculptures mettant de l’avant plusieurs tensions. Les textures lisses et parfaites cohabitent avec d’autres très rugueuses, voire même repoussantes. Les objets ont des structures connues, rappelant les meubles, mais présentent une étrange familiarité, leur utilité étant dérobée. Une lampe sans ampoule, un banc sur lequel on ne peut s’asseoir, une structure trouée rappelant un toit, sont quelques-uns de ces prototypes. Certaines pièces reprennent aussi les grilles et les systèmes d’organisation omniprésents dans le textile, puis les déforment ou les font éclater. Ce qui devait ordonner la matière devient alors instable et imprévisible. D’autres tests conservent les empreintes de la main et le temps passé avec la matière, laissant des marques visibles à leur surface. On est donc bien loin de l’utilité d’un cintre ou de l’aspect décoratif d’un mobile, mais plus près de pièces d’expression.

Photo: Jean-Michael Seminaro.
Un autre aspect important de cette recherche a été la place accordée aux rencontres et aux collaborations. Bien que les déchets textiles soient au centre des expérimentations, celui-ci parle aussi des personnes qui gravitent autour d’eux. Les retailles portent les traces des gestes réalisés à l’atelier, mais elles témoignent également des échanges et des amitiés qui ont nourri leur transformation.
Au fil de la maîtrise, je me suis intéressée à l’idée de l’amitié comme méthode de recherche. Plutôt que de considérer la création comme une pratique solitaire, j’ai voulu reconnaître l’importance des conversations et des moments partagés qui orientent discrètement un projet. Plusieurs personnes ont contribué à cette aventure, dont Catherine, mais aussi Sophie d'atelier retailles et plusieurs autres, que ce soit en ouvrant les portes de leurs ateliers, en partageant leur expertise ou simplement en participant aux réflexions.
Cette dimension relationnelle a pris forme dans un livre. Plus qu’un catalogue ou qu’un document d’archives, il rassemble des traces du processus: photographies, échantillons, récits, références et observations accumulés pendant ces trois années. Conçu comme un objet à manipuler plutôt qu’à simplement consulter, il propose une autre façon de documenter la recherche. Il met en lumière ce qui est souvent absent des archives du design: les hésitations, les détours, les collaborations et les gestes quotidiens qui permettent aux idées de prendre forme.
Photos: Vincent Royer, Centre Culturel Canadien.
Au cours de la dernière année, nous avons eu la chance que ces objets soient présentés dans le cadre de cinq expositions, et j’ai aussi fait plusieurs communications dans différents contextes académiques pour le présenter. Les objets ont voyagé l’automne dernier jusqu’à Paris pour l’exposition Oscillation dans le cadre de la biennale Nemo. Cet hiver, Les Paysages ont été présentés au Interior Design Show de Toronto dans l'exposition Prototypes. Ce printemps, le projet a été présenté deux fois à la première Semaine de Design de Montréal ainsi qu’à Angles à l’Université Concordia. Toutes ces expériences nous ont donné un souffle mais surtout un cadre, une structure. Nous sommes enthousiastes pour la suite des choses! Le mémoire accompagnant ce projet de recherche-création a été déposé (et accepté!) ce mois-ci, mettant fin à cette aventure académique. C’est donc à l’atelier maintenant de laisser percoler toutes ces réflexions et nous avons bien hâte de voir comment cela aura un effet sur nos idées.
J'ai envie de terminer avec les remerciements que j'ai adressés à Catherine dans mon mémoire:
"Merci à Catherine Métivier, grâce à qui ce projet a pu être possible, rien de moins. L’origine de tous mes projets, c’est ton amitié."
- Anne-Marie

Photo: Jean-Michael Seminaro.
