Laurence Lafond-Beaulne nous parle de ACT

Laurence Lafond-Beaulne

Laurence Lafond-Beaulne navigue dans le milieu de la musique depuis plus d’une décennie. Après des études en musique qui l’ont amenée à travailler avec des artistes telles qu'Ariane Moffat et Fanny Bloom, pour n’en nommer que deux, elle fonde le duo Milk & Bone avec Camille Poliquin (AKA Kroy). C’est il y a 8 ans cette année que le duo fait sa première prestation lors d’une soirée chez atelier b. Toutes les photos ci-dessous ont d’ailleurs été prises pendant cette soirée.

C’est après toutes ces années de tournées et spectacles à travers le monde que j’ai rencontré Laurence par téléphone (COVID-19 oblige) pour parler de ACT. Act est un projet que Laurence a démarré avec l’aide de deux autres femmes, Aurore Courtieux-Boineau et Caroline Voyer, qui vise à aider les artistes et promoteurs à produire des spectacles plus écologiques et réduire l’empreinte carbone générale du milieu des spectacles. Plusieurs artistes font partie du mouvement, dont Charlotte Cardin, Ariane Moffatt, Klô Pelgag, Les Sœurs Boulay et Safia Nolin.

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act artistes citoyens en tournée

 

 

Peux-tu me parler des débuts du projet ACT?

Ça faisait quelques années que j’étais sur la route. Je joue avec des bands depuis l'âge de vingt ans, depuis 2010. C’est en 2015-2016 que j’ai commencée à être plus consciente de nos pratiques parce qu’on s’est mis à parler plus d'environnement en général. Je me souviens d’une scène qui m’a vraiment marquée.

C’était après un spectacle, il y a toujours ce moment où tu ramasses tes instruments après, quand tout le monde est parti. C’est là que j’ai remarqué la scène d'horreur devant moi: il n’y a plus personne dans la salle, il y a plein de verres de plastique par terre puis, sur toute la scène, il y avait plein de bouteilles de plastique à moitié commencées. Une technicienne passait le balai et faisait juste tout ramasser pour les mettre aux poubelles. Je me suis dit que c’est ça notre industrie dans le fond: la majorité des artistes, on dit qu’on veut s’impliquer et avoir des meilleures pratiques, mais on ne le fait pas au quotidien ni dans notre travail.


Quelle a été ta démarche après cet événement?

Je n’ai jamais étudié en environnement, j’ai toujours étudié et fait de la musique donc quand j’ai voulu commencer ACT, après cette histoire-là, j’ai fait des recherches pour trouver des outils pour me guider vers des pratiques écoresponsables. Finalement, je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien qui existait de semblable. Je voyais donc deux options, soit je continue à être fâchée et à ne rien faire ou bien j’invente cet outil-là. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à approcher des gens, deux femmes, qui sont Aurore et Caroline. Caroline est une sommité en environnement, elle travaille depuis longtemps dans ce domaine et elle se spécialise en événementiel. Quand je l’ai approchée, deux semaines plus tôt, Aurore l’avait aussi approchée avec le même projet en tête. C’est comme si tous les astres s’étaient alignés pour que ce projet là se fasse. Donc on s’est mises les trois ensemble et on a bûché, on a mis vraiment toute notre énergie, notre coeur et notre âme là-dedans. C’est un projet qui a démarré avec juste trois femmes qui, à temps perdu et de manière bénévole, essaient de faire une différence dans le milieu. Nous ne sommes encore que les trois à y travailler! 


Avez-vous suivi une méthodologie spécifique pour monter le guide? 

C’est merveilleux de collaborer avec Caroline, elle travaille au conseil québécois des événements écoresponsables alors les recherches, les lectures, les standards, les informations qui existent, ils y ont accès. Caroline connaît les avancées et elle est à jour dans les recherches et les meilleures pratiques. Ce qui a été vraiment bien, c'est qu’Aurore et moi, on avait beaucoup d'expérience en tournée, et avec Caroline, on exposait des problèmes puis elle nous apportait des solutions ou des pistes de réflexion. C’est vraiment un dialogue à trois avec nos connaissances personnelles et après on se challenge toujours pour essayer d’améliorer le guide.

Les gens sont occupés, ils n’ont pas envie de faire de recherches, ils n'ont pas envie de se casser la tête, quand tu leur simplifies la vie au maximum ça met toutes les chances de notre côté pour avoir un impact positif et c’est ce qu’on voit. Dans les festivals, on a des loges qui sont accréditées ACT qui, sans que les artistes le demandent, offrent un environnement écoresponsable. Il ne s’y trouve pas de bouteilles d’eau à usage unique mais plutôt des gourdes qui sont récupérées à la fin et on fait du compost. Il y a plein de choses qui se font maintenant parce que les gens se sont mis à le demander!


Quelle a été la réception dans le milieu au début de l’initiative?

Quand on en parlait, quand on approchait les gens, tout le monde était comme: "ah, je me disais justement qu’il manquait ça!" C’est comme si on avait été plusieurs à réaliser la même chose en même temps, qu’il y avait clairement un manque et qu’on n’était pas à jour dans nos pratiques. Je sentais qu’il y avait beaucoup beaucoup de gens qui avaient la même crainte que moi, mais qui ne savaient pas par où commencer parce que c’est beaucoup de choses à changer. Quand on parle de changer ses comportements, souvent on ne sait même pas quels sont les vrais bons comportements. Parfois les gens sont bloqués parce qu’ils ont peur de faire la mauvaise chose!

 

Avez-vous vu des initiatives du même genre à l’extérieur du Québec?

Oui, quand on a commencé ACT il n’y en avait pas vraiment, mais là on commence à en voir de plus en plus prendre forme. C’est super parce qu’au final, ce qu’on veut c’est que les choses changent à plus grande échelle. Dans la dernière année, il y a de plus en plus d’initiatives qui prennent forme. Il y des gens sur d’autres territoires qui nous disent vouloir faire la même chose mais à leur manière et qui nous demandent de l’aide. Clairement, il y a une prise de conscience généralisée, et pas juste au Québec, mais aussi en Europe, en France. Au UK, il ya Julie’s Bicycle qui est un peu le même concept et qui est super avant-gardiste là-dedans. Donc oui, il y a de plus en plus de gens qui mettent en place des outils pour les artistes dans leurs milieux de travail.


Puis est-ce qu’il y a des détracteurs face à votre projet?

C’est pas aussi facile pour tout le monde. En général, les réponses sont super positives, mais il y a encore des gens qui sont plus réticents parce qu’ils sont confortables, ils ne veulent pas être brusqués dans leurs façons de faire, ils sont habitués de faire comme ça. On a décidé de proposer ACT avec des encouragements et en permettant à chacun d’y aller à son rythme. Je pense que quand tu arrives brusquement avec des changements, tu peux perdre plus de gens sur le chemin qu’en les accompagnant tranquillement et en les encourageant. 

Ce qu’on offre, c’est un guide avec des actions concrètes et ce qu’on dit souvent aux gens c’est n'essayez pas de tout faire en même temps, n'essayez pas de tout changer d’un coup parce que le choc peut être un peu intense. Mais si tu y vas avec certaines actions pour commencer, une fois que la nouvelle habitude est intégrée à ton quotidien tu ne la changes pas, c’est intégré, c’est rendu “the new normal”. En général en fonctionnant comme ça, les gens sont fiers d’avoir réussi à changer leurs pratiques et ils se rendent compte que c’est pas plus d’efforts, que c’est juste de changer des réflexes. 


Est-ce que ça revient plus cher de produire une tournée en suivant le guide ACT versus une tournée “standard”?

Je pense qu’en faisant plus attention à certaines choses tu peux même sauver des sous. Par exemple, en investissant dans des batteries rechargeables tu arrêtes de dépenser de l’argent pour tes belt packs

Le plus gros impact de la tournée c’est de penser comment faire des longues distances et réfléchir la logistique du transport pour éviter de revenir sur tes pas pour réduire au minimum le kilométrage. Il y a aussi des actions comme essayer de prendre l’avion moins souvent en priorisant l’auto et le train. C’est certain que tu économises, mais ça prend un peu plus de temps par contre. Je dirais que ça dépend vraiment des cas, mais en général on finit par sauver un peu en repensant notre façon de fonctionner.


Avec la Covid, comment vois-tu l’avenir des spectacles? Comment vis-tu la situation actuelle?

Pour la passionnée d'environnement et la militante en moi, l’idée des shows en ciné-parc ça me fend vraiment le coeur. D'encourager des gens en char à venir regarder des shows en char, c’est quelque chose qu’on essaie d'éviter. On veut plutôt encourager les gens à venir en transport actif ou en transport en commun en général, alors c’est certain que c’est pas quelque chose qui me rejoint et que ça m'inquiète un peu. Mais, en même temps, je comprends le besoin d’essayer d'être créatif et le besoin de consommer la musique et de se rassembler alors je ne peux pas juger non plus parce qu’on fait avec ce que l’on a en ce moment!

Pour l’avenir du spectacle, je n’ai tellement aucune idée. Je fais partie des gens qui ne sont pas capables d’imaginer un monde sans rassemblements. Je suis convaincue qu’il va falloir qu’on s’organise, mais éventuellement on n’aura pas le choix de reprendre avec certaines mesures.

Je pense que plus ça va avancer, plus on va réussir, en communauté, à se protéger et à travailler ensemble. Je ne vois pas un avenir qui serait seulement digital, avec des spectacles exclusivement numériques. C’est pas ça qui m’intéresse d’un spectacle! Ce qui m'intéresse, c’est la connexion que j’ai avec tous les gens autour de moi. Quand je fais un spectacle, j’aime pouvoir regarder dans les yeux des gens et vivre quelque chose avec eux et ça, je ne suis pas capable de le faire à distance et ça ne m'intéresse pas non plus. Pour le moment, je te dirais que je suis en attente, mais j’ai quand même une certaine confiance que ça va revenir éventuellement.

Milk & Bone chez atelier b, photo Bruno Guérin

 

Comment vous voyez l’avenir pour ACT?

On veut se renforcer. On est en train de faire des recherches de partenariats financiers parce que c’est ça qui nous manque beaucoup. On a plein d’idées, mais tout ça prend des sous, puis on est trois femmes qui travaillent à temps plein et qui sont impliquées dans plusieurs sphères individuellement. 

Si on pouvait engager des gens pour nous aider, on pourrait vraiment agrandir le projet beaucoup plus loin. Pour nous, c'est le moment parfait pour tout repenser! on est passé à travers le guide au complet et on a fait des changements parce qu’il y a des choses qui, il y a deux ans, représentaient vraiment un effort et qui aujourd’hui vont de soi. On se met à jour dans les pratiques!

On a un grand désir de s'exporter ailleurs qu’au Québec, dans le reste du Canada, mais peut-être aussi en Europe et ça ça va prendre du financement, du temps et plus d’aide que ce qu’on a en ce moment. En ce moment, on commence à travailler beaucoup avec des labels aussi, ça nous paraît logique de travailler à la source comme c’est souvent ces équipes-là qui organisent les tournées. Il y a un grand désir d’amélioration de leur part donc c’est beaucoup sur ça qu’on travaille. On veut même faire des capsules vidéo pour éduquer les gens. On a plein de projets et on est en train de plancher sur tout ça. Même si on est en pandémie et que tout est sur pause, on continue d’avancer. 

 

Le monde artistique en est un d’hommes, est-ce que la façon avec laquelle vous approchez le tout en est une de femmes?

Oui, Caroline fait aussi partie du réseau des femmes en environnement, et il y a des études qui démontrent que ce sont majoritairement des femmes qui s’impliquent dans cette cause. Mais je pense qu’il y a de la place pour tout le monde en environnement et ce serait important que ça ne soit pas que des femmes qui portent ces lourdes tâches-là. 


Et dans le milieu des arts spécifiquement? 

C’est certain que quand on va dans les maisons de disque, les comités en environnement qui se mettent sur place sont majoritairement composés de filles. Oui, il y a clairement plus de femmes que d'hommes qui semblent porter ces dossiers-là dans leurs sphères de travail. Les gens qui ont été les plus réticents, c’était souvent plus des hommes.

Milk & Bone chez atelier b, photo Bruno Guérin

 

Artistiquement, il y a des choses le fun qui s'en viennent pour toi?

Oui! En ce moment je travaille sur un projet solo qui n’était pas tellement prévu, mais je pense que le confinement m’a donné du temps enfin et j'avais besoin de créer. Ça a channelé quelque chose qui était en moi puis qui avait besoin de sortir. C’est un projet où je veux vraiment m’affirmer en tant que femme créatrice au sens large de la chose, donc je vais tout faire toute seule. J’ai envie de me prouver que je suis capable de tout faire toute seule et montrer à d’autres femmes qu’on est capables de plus qu’on pense. C’est vraiment un projet qui va me permettre de présenter ce que je suis capable de faire, à moi-même et aux gens, mais surtout aussi de m’affranchir de cette petite voix qui dit que je ne suis pas assez. Ce sentiment d'imposteure-là, je veux vraiment m'en affranchir. Je sais qu’il y a beaucoup de femmes qui l’ont, donc j’essaie d’explorer ça et de me dépasser et d’être un modèle positif, alors ça va être un peu ça mon projet, on verra ce que ça donne, mais pour le moment je suis vraiment fière de ce qui en sort.


Tout faire toute seule, que veux-tu dire? 

Tout! J’écris, je m'enregistre, je vais mixer aussi, donc tout ce qui est musical. Je n’ai jamais mixé un truc moi-même, mais je vais vraiment mettre l’effort et le temps et je vais produire moi-même, vraiment tout tout tout!

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Milk & Bone chez atelier b, photo Bruno Guérin

 

Pistes de réflexion

Faire cette entrevue avec Laurence m’a emmené à me questionner moi-même sur mes pratiques dans la vie de tous les jours. Je pense qu’on se pose tous les mêmes questions en ce moment sur comment on peut avoir un plus grand impact sur l’environnement. C’est une réflexion parfois difficile et je crois qu’on peut beaucoup gagner à lire le guide ACT, même en n’étant pas du milieu du spectacle. Le guide contient plusieurs gestes qu’on peut appliquer dans notre quotidien pour en faire nos nouvelles habitudes sans trop chambouler notre vie. Une habitude à la fois peut faire de grandes vagues.

Les photos chez atelier b sont de Bruno Guérin.