Cheville, ce qui nous lie: rencontre avec les artistes derrière l’exposition

Teresa Dorey et Sophia Borowska à la galerie atelier b

Teresa Dorey et Sophia Borowska, exposition Cheville, à la galerie atelier b.


Je suis allée à la rencontre de Sophia Borowska et Teresa Dorey, respectivement artiste tisserande et artiste céramiste, qui ont exposé à la galerie atelier b pour l’exposition Cheville, en septembre dernier. Je me rends donc dans le quartier Chabanel, qui fut autrefois le centre-ville du textile et qui se transforme progressivement en pôle d’artistes, déplacés des quartiers centraux par la gentrification. 

On est loin du charme un peu suranné des ateliers du Mile End et de la Petite-Patrie, et pourtant ce quartier industriel aux allures arides fourmille d’artistes. Le photographe Jean-Michael Seminaro m’a accompagnée pour documenter cette riche rencontre.

Images prises dans l'atelier de Teresa Dorey lors de notre visite.

Images prises dans l'atelier de Teresa Dorey lors de notre visite.

Dans le studio de Sophia Borowska, photos de Jean-Michael Seminaro

Images prises dans l'atelier de Sophia Borowska lors de notre visite.

 

Le quartier Chabanel, où de plus en plus d'artistes s'installentSophia et Teresa, en plus d’investir des médiums distincts dans leur pratique, occupent chacune un studio dans deux immeubles différents: l’une sur Parc, l’autre sur Chabanel Ouest. On peut cependant apercevoir celui de Sophia depuis la fenêtre de Teresa, une passerelle invisible entre leur parcours et leurs valeurs, une connexion d’esprit.

Originaires respectivement de la Colombie-Britannique et de l’Alberta, Sophia et Teresa ont toutes les deux atterri à Montréal pour étudier à Concordia, et se sont depuis installées pour y développer leur carrière.

Pour Teresa, la céramique lui permet de rester ancrée dans le présent quand son cerveau se met à surchauffer. « C’est l’argile qui gagne, parce qu’on ne peut pas la contrôler. Pour quelqu’un qui pense trop comme moi, c’est un bon équilibre. » Une part de son travail est consacrée à la recherche, notamment sur ce qui attire ou repousse les interactions, au niveau des formes et des images. Ces réflexions se traduisent dans son exploration des glaçures, dont elle peut tirer une infinité de tons, couleurs et textures.

Si elles se sont rencontrées pendant un cours d’université, Cheville, constitue l’embryon d’une œuvre collaborative en plein développement. « C’est super de travailler avec Sophia, me raconte Teresa, parce que les arts textiles fonctionnent de manière semblable à la céramique. Nous avions hâte de collaborer davantage et d’explorer les manières d’intégrer les textiles avec la céramique. »

Sophia complète : « Nous travaillons toutes les deux à l’instinct, donc nous avons voulu faire écho au travail l’une de l’autre : elle en creusant des trous dans ses sculptures, et moi en prenant le relai et en passant des fibres à travers ce corps d’argile. »

Sophia Borowska, photo Jean-Michael Seminaro

Détail d'une oeuvre de Sophia Borowska, capté à son atelier lors de notre visite.

 

Tests de céramique par Teresa Dorey, captés à son atelier lors de notre visite.

Tests de céramique par Teresa Dorey, captés à son atelier lors de notre visite.

 

Souple comme le ciment

Elles jonglent entre l’apparente fragilité de leur médium et le détournement qu’elles façonnent. En regardant les pièces de Sophia, on reconnait les fibres de tissu. « On peut penser que c’est moelleux, mais en fait c’est coulé dans le ciment, donc il y a un aspect de danger. Je pense que ça crée une tension intéressante chez le spectateur, davantage que si notre seul objectif était de rendre nos œuvres — et notre médium — respectées dans le monde des arts. Je ne veux pas être seulement une militante de l'artisanat. J’aime que Teresa et moi ayons atteint une subtilité dans nos pratiques qui nous permet d’aborder nos expériences personnelles à travers nos œuvres, que ce soit à travers nos émotions, nos souvenirs ou notre personnalité. »

 Images captés dans les ateliers de Teresa Dorey (à gauche) et Sophia Borowska (à droite).

Images captées dans les ateliers de Teresa Dorey (à gauche) et Sophia Borowska (à droite).


Une porosité inspirante

Quand je demande aux deux artistes comment elles se sont approprié la galerie atelier b, et si celle-ci a eu un impact sur le développement de Cheville, la réponse ne se fait pas attendre.

« L’exposition n’aurait pas été la même n’importe où ailleurs », s’exclame Teresa.

« C’est un espace très poreux », poursuit Sophia à propos des murs de la galerie.

« Les matériaux parlaient », résume la céramiste, qui s’est d’ailleurs inspirée des couleurs des murs pour ses glaçures: un rose doux tirant sur le pêche ici, une teinte précise de bleu là-bas. 

La même attention à l’espace a été déployée pour disposer les œuvres dans la galerie, afin de créer un dialogue entre le lieu et les pièces. « Je pense que cette expo contient une grande vulnérabilité, à la fois avec la fragilité de tes pièces et le fait que certaines d’entre elles soient exposées à même le sol ou sur des plantes, résume Sophia à Teresa. Ça donne l’impression qu’elles vont se renverser… »

« Ça donnait une indication aux gens d’être très délicats et attentifs en marchant dans l’expo, complète Teresa. C’est à l’image de comment on devrait se comporter les uns envers les autres en fait! »

Surtout en temps de pandémie, où il faut renouveler ses façons de prendre soin des autres sans les toucher.

 cheville, une exposition de Teresa Dorey et Sophia Borowska à la galerie atelier b

Images de l'exposition cheville, à la galerie atelier b.


Le sous-sol comme métaphore

Les deux artistes ont vu comme un signe que la galerie soit située au sous-sol. « Nos pratiques visent à creuser en nous-mêmes pour tenter d’y trouver ce qui se trame dans les profondeurs de notre subconscient. » Pour Sophia, il y avait donc une parenté d’esprit entre leur démarche et le lieu.

Notre discussion glisse vers la place des femmes dans l’art contemporain, et du ménage qui s’opère dans l’histoire pour redonner la place qui revient aux figures féminines. « C’est problématique qu’on modifie notre histoire pour la faire paraître meilleure qu’elle ne l’est, s’insurge Teresa. C’est problématique de ne pas enseigner l’histoire des pensionnats autochtones aux enfants, tout comme ce l’est d’exclure et d’effacer autant de voix dans le monde de l’art. »

Je constate à quel point le féminisme, mais surtout l’intersectionnalité, occupe une grande place dans la réflexion de Teresa et Sophia, qui déclare justement : « Ce n’est pas du féminisme si on ne milite que pour soi. Il faut s’assurer que toutes les voix sont entendues. » Se sensibiliser aux autres réalités que la sienne demande de l’écoute et de l’humilité. Pour Teresa, chaque pas vers l’autre, aussi maladroit puisse-t-il être, vaut mieux que l’immobilité. « En parler et potentiellement faire des erreurs, pour moi c’est préférable que de ne pas aborder ces sujets-là. »

cheville, une exposition de Teresa Dorey et Sophia Borowska à la galerie atelier b

Image de l'exposition cheville, à la galerie atelier b.


L’art comme dénominateur commun

L’une des questions que j’aime aborder avec les artistes que je rencontre est leur position quant à l’art contemporain et l’art utilitaire. La posture de Sophia et Teresa m’apparaît très décomplexée.

« Je pense que la réflexion conceptuelle derrière un objet importe, mais qu’on peut aussi apprécier l’artisanat avec la loupe de l’art contemporain : ça n’a pas à être étiqueté comme l’un ou l’autre. Ça peut être négatif de vouloir tout mettre dans différentes catégories. » Elle s’applique donc à créer des objets du quotidien, en marge de sa pratique artistique, ce qui lui permet d’une part de tester ses glaçures et d’autre part d’apporter un peu de joie chez les gens. « L’art peut devenir complexe quand on se met à l’interpréter, et je pense que je devrais partager avec tout le monde, et non pas contribuer à exclure des gens. »

cheville, une exposition de Sophia Borowska et Teresa Dorey à la galerie atelier b

Images de l'exposition cheville, à la galerie atelier b.


La pandémie comme révélateur de précarité

Les mesures sanitaires adoptées depuis mars dernier ont bouleversé l’équilibre fragile qu’avait bâti la communauté culturelle, ici comme ailleurs.

« J’ai toujours travaillé dans la restauration à côté, confie Sophia. Mais depuis mars, ça m’a forcé à réfléchir de manière plus proactive au côté commercial, et si je veux me concentrer davantage sur la vente que sur le côté exposition de mon travail. »

« J’ai commencé à suivre des cours d’entrepreneuriat, continue Teresa. Même si tu n’as pas ta propre gamme de produits, tu dois quand même connaître les rudiments du marketing, parce qu’être artiste, c’est tellement plus que de faire de l’art. Tu dois être ta propre gérante. On passe environ un tiers de notre temps à écrire des courriels et à gérer la paperasse administrative, un tiers à faire de l’art, et un tiers à tout ce qui est postproduction, comme la documentation par exemple. »

On ne sait pas de quoi l’avenir est fait, depuis que toutes nos certitudes ont pris le bord en mars dernier. Mais trois constats émergent à la suite de ma rencontre avec Teresa et Sophia :

Elles poursuivront leur travail en vue de continuer de créer un corpus commun, axé sur l’échange et la discussion.

Distanciation ou pas, on a plus que jamais besoin d’avoir des discussions et de se rassembler en communautés de cœur et d’esprit.

Les artistes, même si vous avez parfois l’impression que votre travail est futile par rapport à la santé du monde, vous êtes essentiels. Maintenant comme toujours. Comme le dit si bien Teresa : « L’art c’est cette chose incroyable qui nous connecte ensemble et qui nous recentre à notre humanité : c’est précisément ce dont nous avons besoin en ce moment. »

 

Rédigé avec la collaboration de Maryse Boyce.
Toutes les photos sont de Jean-Michael Seminaro.